Travailler dans l’ombre : une confession

Un texte de Marie-Claude Plourde

 

Trois années durant, je me suis passionnément impliquée dans une association professionnelle dont le statut légal est celui d’organisation à but non lucratif (OBNL). L’Association du design urbain du Québec (ADUQ) a pour mission de promouvoir et faire connaître la pratique du design urbain, un champ encore émergeant dans la mise en œuvre de la ville d’aujourd’hui et de notre vivre ensemble, suivant une approche à l’échelle humaine. Le mode d’existence de l’ADUQ, en 2018, repose essentiellement sur une force bénévole qui travaille à en incarner la mission en se plaçant à l’articulation des divers éléments qui composent le design urbain et en s’activant à en faire la diffusion. Alors que, « dans mon temps » (2012 à 2015), au-delà de la veille médiatique, nous avons dédié nos énergies à ancrer ses bases au travers la réalisation d’événements, de productions écrites, par l’aménagement d’espaces publics et la création d’objets urbains, etc.

Ainsi, au cours de mon implication, j’ai participé à toutes les activités de l’ADUQ, au coût de plusieurs heures par semaine, profondément heureuse de contribuer à des changements positifs sur notre manière de vivre la ville. De cette façon, j’avais le sentiment de participer à l’amélioration du bien-être des individus mais aussi de la planète, puisqu’une ville bénéficiant l’échelle humaine est moins nocive pour l’environnement. Plus particulièrement, j’ai été l’une des instigateurs du Village Éphémère de l’ADUQ, qui se perpétue aujourd’hui sous le nom de Village au Pied-du-Courant.

Crédit photo: Jean-Michel Seminaro

L’idée de mettre en œuvre un événement qui allait à la fois révéler un espace urbain sous-exploité et mettre à l’honneur la relève du domaine de l’aménagement a émergé alors que les membres de l’OBNL étaient de plus en plus à bout de souffle. En effet, depuis près de deux ans que le groupe s’échinait bénévolement à bâtir sa légitimité. Ainsi, le germe du Village éphémère n’a pas fait immédiatement (ni même jamais) l’unanimité chez ses membres, et c’est pourquoi son éclosion fut le fait de quelques individus. Néanmoins, ce travail fut sous le sceau de l’ADUQ comme il n’était jamais question d’acquérir des crédits personnels au profit du mode d’existence de l’association. En 2013, c’est avec succès que nous avons tenu une première édition et, forts de cette réussite, en 2014 nous sommes revenus pour une deuxième (et dernière !) édition.

Vu la grandeur du projet par rapport à la petitesse des ressources dont nous disposions, l’aventure des villages éphémères en est une constituée de nombreuses tensions, entre les membres de l’ADUQ ou encore avec les différents collaborateurs, avec l’espace public ou bien la matière à construction, et avec la météo bien évidemment — ce n’est là qu’une brève énumération. Ces tensions peuvent être tout autant qualifiées de productives ou nuisibles, que cela soit parce qu’elles furent parfois énergivores ou parce qu’elles carburaient nos attachements au projet.

Les avenues à ce récit sont donc multiples. Cependant, choisir une direction ici fut somme toute simple, il m’a semblé pertinent de mettre à jour la face cachée de la pratique bénévole. Pourquoi ne pas discuter des tensions qui peuvent habiter le cœur d’un bénévole ? Autrement dit, oser parler du « côté sombre » du bénévole.

Crédit photo: Jean-Michel Seminaro

Au cours du processus des villages éphémères et longuement après mon désengagement, et du projet et de l’ADUQ, je fus profondément habitée par une tension toute spécifique. Celle entre d’une part l’anonymat qu’exigeait ma position « aduqienne » et le supposé principe de désintéressement qui sous-tend l’acte bénévole, et d’autre part, le désir de reconnaissance de mon rôle déterminant dans la réussite du projet et de son actuelle pérennité ; il va sans dire, une tension décuplée car je jugeais ce désir pernicieux dans un contexte où j’agissais pour une cause. Mon dévouement à la cause fut sans borne, au point de nuire à d’autres sphères de ma vie personnelle, et le projet n’aurait pu éclore sans ma participation (cela dit très humblement je vous assure). Dès ses balbutiements, le Village fut un grand succès et a ouvert la voie à beaucoup d’autres projets « éphémères » — depuis nous pouvons affirmer croiser un projet « éphémère » au km2 à Montréal ! Et, à ce jour, alors que certains noms sont associés à ce projet, leur conférant légitimité et admiration, mon labeur est masqué dans l’ombre.

Je vous rassure, au moment d’écrire ces mots, je ne suis plus rongée par ce dilemme entre mon implication qui se voulait par définition désintéressée avec mon besoin de reconnaissance et d’estime par mes pairs. L’expérience m’a d’une part montré à m’emplir de l’appréciation des personnes qui me sont chères et dont je valorise le jugement et, d’autre part, à sourire au souvenir de ce besoin tout à fait humain de reconnaissance.

En espérant que ce petit texte confessionnel déculpabilisera ceux d’entre vous qui auraient pu ressentir de tels sentiments. Avoir besoin de félicitations et de reconnaissances, même si nous avons l’impression que le contexte ne s’y prête pas, est humain. Il peut être préférable de le reconnaître et de s’en pardonner, pour ainsi s’éviter de sombrer du mauvais côté, et se laisser entraîner dans une spirale de frustrations !