Être une « bonne » bénévole : pour qui? Pour quoi?

Un texte de Consuelo Vásquez

J’entre dans la salle de bal en me demandant si je suis habillée convenablement pour cet évènement. La vaste salle de l’hôtel montréalais, ornée de lustres suspendus, est bondée de gens d’âge moyen pour la plupart des femmes blanches. J’essaie de me frayer un chemin à travers cette masse humaine, heureuse et bruyante, dans l’espoir de reconnaître un visage familier. Parmi les cent tables rondes nappées de blanc, je trouve enfin celle où sont installées les employées qui m’avaient invitée à participer à la rencontre annuelle d’Ensemble (nom fictif), une organisation à but non lucratif (OBNL) du domaine de la santé. Après les avoir saluées et leur avoir serré les mains avec mon plus beau sourire, je m’assois, place mon badge de conférence autour du cou et consulte l’horaire du jour. La conférence sur le bénévolat est sur le point de commencer.

Sur scène, je reconnais la directrice des ressources humaines (RH) que j’ai interviewée quelques semaines auparavant. Comment parvient-elle à être toujours si propre, fraiche et rayonnante ?, je me demande. Un homme bien habillé (tout aussi frais et rayonnant) se tient debout à côté d’elle – probablement l’un d’entre « eux », je pense. En effet, j’apprendrai plus tard que cet homme était un consultant engagé par Ensemble pour développer un nouveau programme de bénévolat visant à accroitre le recrutement et la fidélisation (c’était bien ce que je me disais : l’un d’entre « eux »). À 9 heures pile, les deux conférenciers sur scène ouvrent le bal en présentant la vision du bénévolat pour les années à venir. L’argument est assez simple : le bénévolat est au cœur d’Ensemble ; pour accroitre l’engagement bénévole, « nous » devons savoir qui sont les bénévoles ; et, par conséquent, « nous » devons proposer différentes possibilités de bénévolats. De plus, ils soutiennent une image du bénévole assez commune : une « bonne » personne qui donne de son temps pour une « bonne » cause.

Je regarde autour de moi et me demande si cette définition correspond à ceux et celles qui écoutent cette présentation: sommes-nous de « bons » bénévoles ? Je ne peux pas dire. Quoi qu’il en soit, d’après les propos des deux conférenciers, les personnes ici présentes représentent bien les bénévoles d’Ensemble : des femmes blanches, d’âges moyens, francophones, investies pour la plupart dans des activités de financement. Elles sont ce que le consultant appelle « l’armée de bénévoles ». Quelle étrange expression pour parler de ces gentilles et bonnes bénévoles qui sont prêtes à donner leur temps pour la cause. J’ai de la misère à les imaginer armées pour lutter contre un ennemi commun. D’ailleurs, qui est cet ennemi ? La réponse me viendra de la directrice des RH : les ennemis sont les 200 autres OBNL du pays en concurrence. Pour qu’Ensemble soit « LA référence dans le domaine de la santé », elle a besoin de sa propre « armée de bénévoles » !

« Nous devrons être très compétitifs », affirme le consultant. Se rend-il compte qu’il parle de concurrence, de recrutement de bénévoles et de stratégies de fidélisation à des bénévoles ? Ces sujets ne devraient-ils pas être adressés aux employés ? Je commence à me sentir très mal à l’aise : je n’aime pas être classée dans une catégorie – je déteste les catégories ! – mais encore plus, je crois fermement que je n’ai rien à voir avec les profils de bénévoles proposés et les stratégies de motivation présentées par le consultant. Je ne suis pas venue ici pour un cours de gestion en ressources humaines 101 ! Suis-je la seule à me sentir insultée ? Un regard rapide dans la pièce confirme ma suspicion : tout le monde est d’accord et ne semble pas s’embêter. Ils rigolent même quand le consultant caractérise la génération Y comme étant « collée » à une manette.

Heureusement (pour moi), la présentation des RH s’achève pour faire place à quelques exemples de stratégies de bénévolat mises de l’avant au sein d’Ensemble, qui répondent aux défis du bénévolat esquissés par les conférenciers. Ces initiatives défilent sur l’écran : la constitution de « leaders bénévoles », de comités de coordination bénévoles-écoles, de « conseillers suprarégionaux » et le rôle d’« ambassadeur bénévole ». Après chaque présentation vidéo, les bénévoles représentant chaque initiative se lèvent et sont applaudis.

Je ne peux m’empêcher de penser que tout ceci est trop beau, trop bon, trop « frais et rayonnant », comme s’il y avait quelque chose ou quelqu’un d’invisible qui orchestrait le tout. Et en même temps, je réalise qu’à mon insu, j’esquisse un sourire en applaudissant à ce groupe de « bonnes » bénévoles qualifiées et douées qui offrent leurs compétences et leurs temps à Ensemble, et auxquelles, il semblerait, que j’appartiens. Je me laisse donc portée par cette mise en scène, ne serait-ce qu’un instant, pour me sentir moi aussi une « bonne » bénévole.

Quelques références scientifique sur le sujet pour aller plus loin:

Bernardeau, D. (2018). Professionnalisation des bénévoles : compétences et référentiels. SociologieS, 24.
Kesteman, M., & Monnier, E. (2005). Bénévoles et rémunérés : tous professionnels ? Pensée plurielle, 9(1), 55.
Falcoz, M., & Walter, E. (2007). Travailler dans un monde de bénévoles: Contraintes et limites de la professionnalisation dans les clubs sportifs. Revue internationale de l’économie sociale: Recma, (306), 78.