Être bénévole à l’étranger ou comment combattre le syndrome de l’imposteur

Un texte de Sophie Del Fa

 

Phnom Penh, Cambodge, mai 2014

Extraits de mon carnet de voyage…

Lundi 5 mai 2014

Premier jour de bénévolat. J’ai eu quelques discussions avec des Cambodgiens et notamment Ratana responsable des archives. Elle est intelligente, douce, a un esprit critique. Elle m’a proposé de jouer au pingpong avec elle et ses amies! Elle m’a partagé les difficultés qu’il y avait à travailler avec des étrangers et notamment des Français qui sont, selon ses dires, « agressifs », ce sont eux, les Cambodgiens, qui doivent s’adapter au rythme de travail des Français et non l’inverse. Problème de communication, barrage culturel… Colonialisme…

Vendredi 30 mai 2014

Journée forte en émotions. Peut-être la journée centrale du bénévolat. Quand la tension monte, les réactions sont plus naturelles et sincères. Les Cambodgiens ont ressenti l’impérialisme des Parisiens, leurs demandes incessantes, leurs requêtes, leurs attitudes… Et alors voilà que les réactions se font plus vives. Il explose devant moi de rage et de rancœur. Il n’en peut plus des invectives. Quel est le sens de tout cela? À quoi bon se démener pour de telles attitudes? Pendant que les uns s’éclipsent à l’ambassade avec les délégations; les petites mains se démènent…

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J’ai été bénévole pendant un mois à Phnom Penh, capitale polluée et surchargée du Cambodge. Je me suis habituée à la chaleur extrême et au taux d’humidité très élevé. J’ai pris mes marques au Centre Bophana où je suis responsable des bénévoles. Le Centre Bophana est un centre culturel consacré à la restitution, la protection et la mise en valeur du patrimoine audiovisuel cambodgien. J’y suis arrivée un peu par hasard; voulant prendre une pause entre la fin de ma maitrise et le début de mon doctorat. J’ai cherché pendant un bon moment avant de trouver le lieu qui correspondait à mes envies.

Je savais ce que je ne voulais pas : une mission humanitaire reproduisant une certaine forme de colonialisme, soit l’Occidental qui aide le cambodgien « sous-développé ». Je cherchais quelque chose d’authentique, de simple et de vrai. Après quelques prises de contact infructueuses, j’ai découvert le Centre Bophana, fondé par Rithy Panh, réalisateur, entre autres, de L’Image manquante, film poétique relatant son enfance pendant le génocide des Khmers Rouges. L’équipe a accepté de me recevoir pendant le mois de mai pour les aider lors de la tenue du Festival Memory! festival de films diffusant gratuitement des chefs-d’œuvre du cinéma à la population locale. Un évènement ancré dans la communauté, voilà qui me convenait tout à fait !

À mon arrivée, mon rôle était très flou. Personne ne savait vraiment quelles tâches m’assigner. Finalement, j’ai été mise en charge de l’équipe de jeunes étudiantes et étudiants bénévoles retenus pour épauler le comité organisateur sur deux fronts : distribution de tracts en ville et accueil aux salles. Mon rôle était de coordonner la répartition des bénévoles sur les différents lieux. Très vite je me suis sentie comme une impostrice. D’une part parce que je ne parlais pas leur langue et devais m’adresser à eux en anglais, ce qui rendait la communication difficile, et d’autre part parce que je ne partageais pas du tout leurs codes culturels et ma façon de m’adresser à eux ne correspondaient pas toujours aux manières locales de communiquer.

Au début, ça a donné lieu à de nombreux cafouillages et des incompréhensions. J’ai donc pris du temps pour prendre du recul et je me suis rappelée que la société cambodgienne était très hiérarchique; lorsqu’une personne dispose d’une position de « pouvoir », elle est respectée; d’autant plus quand cette personne est « blanche »… Je me suis aussi rendu compte que les jeunes n’osaient pas me dire lorsqu’ils ne comprenaient pas, ce qui menait à des situations de blocage. J’ai donc décidé de réunir tout le monde pour briser la timidité et diminuer mon « autorité » à leurs yeux. Je leur ai parlé des différences culturelles et leur ai demandé de me dire expressément lorsqu’ils ne comprenaient pas. Cette rencontre a complètement modifié notre relation qui est devenue comme je le souhaitais beaucoup plus horizontal… les jeunes bénévoles sont devenus des camarades et enfin je me suis sentie d’égale à égale.

J’ai beaucoup appris de cette expérience sur les relations à l’autre, mais surtout sur la relation à l’étranger des « pays du tiers monde »; ces catégories que l’on crée pour légitimer notre présence qui n’est en fait qu’une façon de continuer à assurer nos intérêts. Moi bénévole responsable de bénévoles j’ai dû forger une relation d’égale à égale qui n’allait pas de soi.

Voici quelques articles scientifiques pour pousser la réflexion un peu plus loin: 

Baillie Smith, M., & Laurie, N. (2011). International volunteering and development: Global citizenship and neoliberal professionalisation today. Transactions of the Institute of British Geographers36(4), 545-559.

Butcher, J. & Smith, P. (2010) ‘Making a Difference’: Volunteer Tourism and Development, Tourism Recreation Research, 35:1, 27-36, DOI: 10.1080/02508281.2010.11081616

Ferdi R.M. Klaver, (2015) « A clash with volunteer tourists? An extreme case study in Guatemala », Worldwide Hospitality and Tourism Themes, Vol. 7 Issue: 2, pp.189-200, https://doi.org/10.1108/WHATT-12-2014-0048

Gard McGehee, N. & Andereck, K. (2009) Volunteer tourism and the “voluntoured”: the case of Tijuana, Mexico, Journal of Sustainable Tourism, 17:1, 39-51, DOI: 10.1080/09669580802159693 

Grabowski, Simone. Who cares about the host country national in international volunteering? [online]. In: Young, Tamara (Editor); Stolk, Paul (Editor); McGinnis, Gabrielle. CAUTHE 2018: Get Smart: Paradoxes and Possibilities in Tourism, Hospitality and Events Education and Research. Newcastle, NSW: Newcastle Business School, The University of Newcastle, 2018: 845-848.  

Guttentag, D. A. (2009). The possible negative impacts of volunteer tourism. International journal of tourism research11(6), 537-551.

Liu, T. M., & Leung, K. K. (2019). Volunteer tourism, endangered species conservation, and aboriginal culture shock. Biodiversity and Conservation28(1), 115-129.