Découvrir la valeur du bénévolat dans l’expérience

 Un article du Journal de Montréal sur les logements insalubres datant du 10 mars 2000
Un texte de Nicolas Bencherki

Lorsque j’entrai dans l’immeuble, l’odeur nauséabonde me brula les narines. Rien de ce que j’avais senti jusqu’alors au cours de ma vie n’était semblable aux émanations dans ce bâtiment. J’allais apprendre plus tard qu’il s’agissait de l’odeur d’une rare variété de moisissure qui s’était développée dans l’immeuble à la suite d’infiltrations d’eau. Je continuai à marcher, suivant Lindsey alors qu’elle montait l’escalier, bien qu’une migraine me saisît et que mes entrailles me criaient de m’enfuir de cet endroit. Toutefois, j’avais dit que je serais là pour rencontrer Sahan, un demandeur de statut de réfugié qui venait d’arriver à Montréal et qui fût quasi forcé de louer un appartement dans cet immeuble décrépit. Il avait appelé l’association des locataires de son quartier pour raconter comment, la veille, son propriétaire l’avait frappé avec une fenêtre non installée, le blessant presque, mais qu’il n’osait pas appeler la police en raison de son problème d’alcool. Nous étions en chemin pour le rencontrer.

Sahan mit du temps à répondre lorsque nous frappâmes à sa porte. Lorsqu’il ouvrît finalement, nous comprîmes qu’il dormait, probablement ivre. Je pensai alors que si je n’avais pas d’emploi et vivais dans un tel endroit, je boirais moi aussi. Le petit homme devait avoir la quarantaine mais arborait un sourire timide et un ton déférent qui lui donnaient un air de gamin. Il nous invita à faire le tour de l’appartement pour nous montrer les endroits où celui-ci était détérioré, mais à peine avions-nous mis les pieds à l’intérieur que Lindsey et moi, les yeux écartillés et bouche bée, échangeâmes un regard d’incrédulité : le plafond du salon était tombé par terre et le plancher était imbibé d’eau. La moisissure envahissait tous les murs. L’odeur nauséabonde était plus forte encore à l’intérieur de l’appartement que dans les corridors de l’immeuble.

À ce moment, je me trouvais déchiré entre deux choix. D’une part, au plus profond de moi-même, je sentais que tout cela n’était pas fait pour moi. Je pensais que je venais aider des gens aux prises avec des problèmes légaux. J’avais déjà reçu un coup de poing au visage de la part d’un propriétaire de taudis et je pouvais même accepter une telle violence. L’odeur, l’appartement délabré, les maux de tête… c’en était trop : ce n’était pas ce à quoi j’avais consenti. Je mettais ma santé en danger, mais surtout je trouvais tout cela répugnant, un sentiment que je ne contrôlais pas.

D’un autre côté, alors que nous parlions avec Sahan, je ne pouvais nier que je ressentais de la sympathie pour lui. Un ancien professeur d’anglais dans son pays, il avait fui une guerre, vivoté d’un boulot à l’autre à travers le monde et ne souhaitait rien d’autre, maintenant, que de recoller les morceaux de sa vie ici. J’avais le luxe de pouvoir tourner les talons, marcher quelques dizaines de mètres, prendre le métro et retourner dormir à la maison, dans mon lit chaud. Cet endroit que je trouvais si répugnant, c’était cela sa maison. Il n’avait nulle part d’autre où aller.

Le quartier Côte-des-Neiges est souvent le premier lieu de résidence des nouveaux arrivants à Montréal; cependant, ils n’y restent que rarement au-delà de cinq ans. Crédit photo: Felicity Tsering Chödron Hamer. 

Je me souviens avoir pensé à cela un instant, pendant que Lindsey prenait des photos de l’appartement. Ensuite, presque sur le pilote automatique, je me surpris à poser quelques questions à Sahan concernant la bagarre avec son propriétaire. Je lui dis ensuite que nous nous rencontrerions quelques heures plus tard, au coin de la rue, pour aller ensemble au poste de police pour qu’il porte plainte. Lorsque nous quittâmes, Lindsey me dit : « C’est si sympa de ta part ! Tu n’as pas à le faire, tu n’es bénévole que pour m’accompagner. » Je savais que je n’avais pas à le faire, mais je sentais que je le devais le faire : aider Sahan, tant que je pourrais dormir dans un lit sec alors qu’il ne le pourrait pas. Pour plus d’informations sur droit au logement au Québec, visitez le site web du FRAPRU et du RCLALQ

Quelques références sur l’importance du corps et des sens, dont l’odorat, en étude de la communication organisationnelle et des organisations plus généralement:

Beyes, T. (2016). Colour and Organization Studies. Organization Studies, 0170840616663240. https://doi.org/10.1177/0170840616663240

Pink, S. (2015). Doing sensory ethnography (Second edition). Thousand Oaks, CA: Sage Publications.

Warren, S. (2008). Empirical Challenges in Organizational Aesthetics Research: Towards a Sensual Methodology. Organization Studies, 29(4), 559‑580. https://doi.org/10.1177/0170840607083104

Pour des articles concernant ce terrain de recherche :

Bencherki, N., & Bourgoin, A. (2017). Property and Organization Studies. Organization Studies. https://doi.org/10.1177/0170840617745922

Bencherki, N. (2012). The hybrid performance of a district, the limits of speech acts and the possibility of a material ethics: a study of the work of a tenants association in Montréal. Collegium, 13, 28–44. http://hdl.handle.net/10138/38584

Cooren, F., Bencherki, N., Chaput, M., & Vásquez, C. (2015). The Communicative Constitution of Strategy-Making: Exploring Fleeting Moments of Strategy. In D. Golsorkhi, L. Rouleau, D. Seidl, & E. Vaara (Eds.), The Cambridge Handbook of Strategy as Practice (pp. 370–393). Cambridge: Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9781139681032.022

Vásquez, C., Bencherki, N., Cooren, F., & Sergi, V. (2018). From ‘matters of concern’ to ‘matters of authority’: Reflecting on the performativity of strategy in writing a strategic plan. Long-Range Planning, 51(3), 417–435. https://doi.org/10.1016/j.lrp.2017.01.001