Pour une théorie unifiée du bénévolat

Un résumé de l’article « Navigating theories of volunteering: A hybrid map for a complex phenomenon » (2010).

Bien que l’étude du bénévolat ait généré de multiples cadres conceptuels, aucune théorie unifiée ou « totale » n’a émergé à ce jour. Cette multiplicité d’approches reflète un manque de consensus sur ce que devrait être une théorie du bénévolat, mais aussi sur ce qu’est le bénévolat lui-même.

C’est essentiellement pour répondre à ce manque et pour déterminer quelques défis conceptuels que les auteurs Lesley Hustinx, Ram A. Cnaan et Femida Handy ont écrit l’article « Navigating theories of volunteering: A hybrid map for a complex phenomenon », publié en 2010.

Défis conceptuels

On peut avancer qu’une des raisons pour lesquelles une théorie générale du bénévolat n’a jamais émergé est la confusion autour du mot lui-même : est-ce que le bénévolat regroupe les aides spontanées ? Est-ce qu’une activité non rémunérée, mais générant un autre type de capital (social, culturel) est encore du bénévolat ? Un soldat volontaire est-il bénévole ?

En effet, le premier défi, ou plutôt la première « couche de complexité », identifiée par les chercheurs est que le bénévolat est un phénomène complexe qui n’est pas clairement défini et qui englobe une grande variété d’activités, d’organisations et de secteurs. Ce qui est compris comme étant du bénévolat peut différer selon les perceptions, ou encore se présente comme une question de culture (certaines cultures favorisent plus l’entraide que d’autres par exemple).

La deuxième « couche de complexité » qui enveloppe l’étude du bénévolat repose sur le fait que cette notion est un objet d’étude pour un large éventail de disciplines, allant de l’économie à la sociologie, en passant par la science de la gestion et le travail social. Qui plus est, le problème est redoublé car chacune de ces disciplines attribue des significations et des fonctions différentes au bénévolat.

Prenons d’abord l’économie pour l’illustrer. Le bénévolat y est principalement compris comme un travail non rémunéré qui a une valeur économique calculable, où les bénévoles entreprennent une activité comme un investissement dans leur capital humain. Tandis que pour les sociologues, le même phénomène est, au contraire, l’expression de valeurs sociales telles que la solidarité, le vivre ensemble ou la démocratie. On comprend alors que l’opposition conceptuelle entre ces deux disciplines bloque la réalisation d’une grande théorie rassembleuse.

Le troisième défi est lié au désir de découvrir les « lois du bénévolat » par différentes théories actuelles ; c’est-à-dire, l’explication de l’occurrence ou de la non-occurrence du phénomène. Des chercheurs vont, par exemple, faire des analyses empiriques pour en tirer des termes très génériques afin d’expliquer l’origine du bénévolat comme : un « capital culturel » ou des « ressources sociales », etc. Le bénévolat est alors traité comme une catégorie unidimensionnelle dépourvue de complexité. Une bonne théorie, expliquent Hustinx, A. Cnaan et Handy, est avant tout multidimensionnelle et résulte de la combinaison de différentes approches théoriques.

Si on regroupe les trois défis, il y a donc un problème lié à la définition, à l’interdisciplinarité et de l’approche unidimensionnelle des théories.

Pour une stratégie théorique hybride

Afin de remédier aux trois problèmes soulevés, les auteurs proposent un cadre théorie hybride. Ils n’ont pas la prétention de créer la théorie totale ou parfaite du bénévolat, mais plutôt un « outil heuristique innovant » qui permettra aux étudiants et aux autres chercheurs de naviguer plus adéquatement dans le paysage théorique existant.

Tout d’abord, on peut concentrer la définition du bénévolat autour de quatre axes : (1) la liberté (ne pas être contraint d’être bénévole) ; (2) la disponibilité et la nature de la rémunération ; (3) la proximité des bénéficiaires ; et (4) la capacité d’agir.

Ensuite, une autre unité fondamentale dans la construction du concept de bénévole est l’analyse coûts-bénéfices. Une personne bénévole est avant tout quelqu’un qui donne plus qu’il ne reçoit. La combinaison de cette limite avec les quatre axes permet, selon les auteurs, de surmonter les difficultés reliées à la définition.

Tronc commun disciplinaire

Rappelons tout d’abord la conception du bénévolat pour chacune des disciplines. Les économistes assument un comportement rationnel de la part de tous les individus, les sociologues se concentrent sur les déterminants sociaux du comportement prosocial, les psychologues attirent l’attention sur les différences individuelles dans les caractéristiques psychologiques, et les politologues voient le bénévolat comme une exigence pour la société civile active et la démocratie.

Pour résoudre ce problème d’interdisciplinarité, les auteurs pointent du doigt les caractéristiques les plus consensuelles : les personnes ayant un statut social et économique élevé ont tendance à faire plus de bénévolat.

C’est ce qu’on appelle « le modèle du statut dominant ». En effet, ceux qui ont un statut socio-économique avantageux ont des taux de bénévolat plus élevés et peuvent accomplir des tâches plus prestigieuses et significatives dans les organisations qui emploient des bénévoles.

Trois prémisses peuvent expliquer ce modèle : (1) le travail bénévole est un travail productif qui nécessite du capital humain ; (2) un comportement collectif qui nécessite un capital social ; et (3) un travail éthique qui nécessite un capital culturel.

Les gens avec des « statuts dominants » ne sont pas seulement une bonne partie des bénévoles, ils sont aussi les plus recherchés par les organisations. En effet, les agences ne tendent pas à recruter des personnes handicapées. Les postes de bénévoles sont offerts aux personnes ayant les moyens, les compétences et le statut.

Ce modèle devrait être pris en considération pour surmonter le problème de l’interdisciplinarité.

Phénomène multidimensionnel

Pour résoudre le troisième problème, il faudrait premièrement reconnaître que le bénévolat est un phénomène intrinsèquement multidimensionnel. Il serait important étudier l’interaction entre les variables et non les isoler aux fins d’analyse.

Il faudrait aussi théoriser le contexte dans lequel le phénomène se produit et se déroule. Il est essentiel de situer ces différents aspects dans une interaction dynamique avec l’environnement social, structurel et culturel plus large. Il ne faut pas oublier que le bénévolat est souvent une activité de groupe et qu’être intégré dans un groupe de bénévoles a des effets importants sur l’expérience du bénévole.

Le changement social a aussi un impact sur les pratiques bénévoles. Les processus de modernisation et d’individualisation changent la société : les valeurs d’auto-expression et de choix individuel se développent au détriment des autorités traditionnelles. Le nouveau bénévolat est plus épisodique et plus tourné sur lui-même.

Pour les auteurs, une « stratégie théorique hybride » est vraisemblablement le meilleur moyen de créer une théorie unifiée du bénévolat. Les chercheurs devraient s’aventurer davantage hors des sentiers battus pour localiser les problèmes sous-explorés et découvrir des approches et des idées non orthodoxes.

Référence complète :

Hustinx, L., Cnaan, R. A., & Handy, F. (2010). Navigating theories of volunteering: A hybrid map for a complex phenomenon. Journal for the Theory of Social Behaviour, 40 (4), 410-434.

 

Un texte de Samuel Lamoureux