Manuel de résistance à la marchandisation des OBNL

Un résumé de l’article « Refusing the market: A democratic discourse for voluntary and nonprofit organizations » (2009).

Il peut être tentant pour un organisme à but non lucratif (OBNL) de se tourner vers le marché pour atteindre plus efficacement ses objectifs de financement ou de recrutement. En effet, des solutions basées sur le marché sont de plus en plus proposées aux dirigeants de grands organismes pour stimuler leur résultat financier.

Il faut pourtant résister à tout prix à une telle influence, écrit la chercheuse Angela Eikenberry dans son article « Refusing the market: A democratic discourse for voluntary and nonprofit organizations » (2009). Pour ce faire, elle nous propose d’adopter des contre-discours qui encouragent la participation démocratique.

L’ère du marché

Il n’est pas surprenant que les OBNL soient tentés par la marchandisation. Nous vivons dans une époque où tous les secteurs de la société sont, ou en voie d’être, marchandisés. La consommation est maintenant considérée comme une forme d’engagement civique et politique (King, 2006). Les individus marchandisent désormais leur identité comme on marchandait auparavant un bout de tissu (Dean, 2009). Les espaces publics sont de plus en plus privatisés ou du moins dépolitisés (Nickel et Eikenberry, 2009). En ce sens, la marchandisation, affirme l’auteure, colonise carrément tous les aspects de notre vie.

Cette tendance est problématique parce que « l’idéologie du marché » est essentiellement antisociale : elle est fondée sur l’intérêt personnel plutôt que sur l’intérêt général ou le bien public. C’est une idéologie impersonnelle et égoïste. Surtout, la marchandisation stimule le déclin de l’identité citoyenne. Plutôt que de vouloir passer à l’action dans l’espace public, participer à un débat ou un projet de société, les individus se contentent de consommer des biens, des services et du spectacle – n’est-il pas plus plaisant de chasser des Pokémon imaginaires dans un parc… ?.

De cette façon, l’idéologie du marché favorise le renforcement des inégalités, autant sociales que démocratiques, la participation politique ressemble étrangement à un art réservé aux élites. On peut dire que la marchandisation menace la valeur la plus fondamentale du secteur à but non lucratif : la disponibilité d’un « espace libre » au sein de la société pour que les gens inventent des solutions aux problèmes sociaux et servent l’intérêt public.

L’État fantôme

En effet, la marchandisation touche de plus en plus les OBNL. Avec la montée du néolibéralisme, nous assistons au développement d’un « État fantôme », c’est-à-dire qu’une privatisation des services publics vers les corporations et les OBNL est enclenchée. Dès lors, on peut dire que l’État se délaisse de ses fonctions primaires et de son devoir providentiel.

En plus de voir leurs responsabilités publiques augmentées, les OBNL sont confrontés à une réduction de leur financement, autant gouvernemental que charitable. Ces changements poussent plusieurs organismes dans un état de crise, où s’orienter vers le marché est perçue comme une bouée de sauvetage pour trouver de nouvelles sources de financement. Sur cette voie, ils peuvent en effet se tourner vers des initiatives commerciales ou des partenariats avec des corporations pour renflouer leurs coffres.

Ce phénomène transforme les donateurs en clients. Conséquemment, les OBNL sont trop occupés à formuler des plans de marketing et créer de nouveaux biens et services pour satisfaire leurs « clients ». L’auteure observe que les OBNL orientés vers le marché en oublient leur mission fondamentale qui est celle de fournir un bien public : offrir une éducation populaire ou contribuer à la démocratisation de la société.

Comment résister

Pour l’auteure, un des moyens de résister à la colonisation de tous les secteurs par le marché est de construire un contre-discours pour démocratiser la vie quotidienne. Il faut créer de nouveaux espaces pour la participation citoyenne et la délibération politique. Un des meilleurs endroits pour créer ce genre d’espace est certainement les organismes à but non lucratif. Il faut que les OBNL ressemblent plus à des mouvements sociaux démocratiques qu’à de simples prestataires de services délaissés par l’État.

S’inspirant du républicanisme classique à la Tocqueville, l’auteure explique que les OBNL devraient réorienter leurs activités, c’est-à-dire susciter la participation de personnes aux origines et horizons diversifiés à la gouvernance organisationnelle et sociétale. Eikenberry propose de rendre cette participation attractive en la rendant plus significative. Pour ce faire, elle propose d’axer sur l’égalité des chances de tous les membres de s’impliquer dans l’élaboration d’un ordre du jour, lors de la délibération et pendant la prise de décisions.

Comment implanter cette approche de démocratie de groupe (small group democracy) ? Un des moyens est de cultiver des relations plus authentiques et diversifiées entre les individus plutôt que de se concentrer principalement sur la collecte de fonds. L’objectif ici est de construire des relations sociales et des réseaux sociaux sincère et durable pour engager de manière plus solidement les gens et les donateurs autour de l’organisation. Plutôt que d’attendre les dons de gros donateurs privés, les OBNL devraient créer des milieux de vie « vrais » et populaires. Non seulement cela stimulerait les plus petits donateurs, mais surtout, cela pourrait créer de réels « espaces libres » resserrant les liens entre les participants à leurs communautés, et les uns aux autres.

En résumé, comme le dit l’auteure, adopter le discours du marché n’encourage pas une démocratie plus délibérative ou participative dans les institutions bénévoles et à but non lucratif. Il faut plutôt adopter un regard critique de cette approche et consentir au contre-discours qui vise la création d’espaces libres dans les organisations, afin de créer des liens forts et permanents entre les membres et les donateurs. L’auteure entend que c’est la seule façon de revigorer et réactualiser la mission fondamentale des OBNL, qui est celle de fournir un bien public abordable et populaire. Prendre part à l’action civique dans l’espace public est le meilleur moyen de rendre notre monde plus juste et meilleur.

Référence sommaire :

Eikenberry, A. M. (2009). Refusing the market: A democratic discourse for voluntary and nonprofit organizations. Nonprofit and Voluntary Sector Quarterly, 38(4), 582-596.

Bibliographie :

Dean, J. (2009). Democracy and other neoliberal fantasies: Communicative capitalism and left politics. Durham: Duke University Press.

King, S. (2006). Pink ribbons, inc.: Breast cancer and the politics of philanthropy. Minneapolis: University of Minnesota Press.

Nickel, P. M., & Eikenberry, A. M. (2009). A critique of the discourse of marketized philanthropy. American Behavioral Scientist, 52, 974-989.

 

Un texte de Samuel Lamoureux