L’étude des OBNL: une discipline scientifique solide et légitime

Un résumé de l’article “A century of Nonprofit Studies: Scaling the knowledge of the field” (2018).

Bien qu’il est possible de retracer l’existence d’organisme philanthropique jusqu’au 17e siècle, ce n’est qu’à partir du début du 20e siècle que les chercheurs, autant en économie qu’en sociologie et en histoire, ont commencé à effectuer des recherches sur les organismes à but non lucratif. C’est cette production du savoir étalée de 1915 à 2015 qu’ont analysé les chercheurs Ji Ma et Sara Konrath dans leur article « A century of Nonprofit Studies: Scaling the knowledge of the field ».

L’article examine la production du savoir selon deux perspectives: la quantité d’activités savantes et la cohésion de la recherche. La première concerne par exemple le nombre d’articles scientifiques ou de chercheurs s’intéressant aux organismes à but non lucratif tandis que la deuxième vérifie si la littérature en question a formé plusieurs thèmes de recherche interconnectés qui peuvent distinguer ce domaine de recherche, en d’autres termes si une nouvelle discipline ou sous-discipline scientifique traitant de ces questions a pu se former. Le but étant de créer une « boussole académique » ou une « carte de la connaissance » pour les futurs chercheurs désirant travailler dans ce domaine de recherche.

Une cartographie scientifique

Pour arriver à leur objectif, qui est d’étudier toute la production scientifique écrite sur le domaine des études philanthropiques et à but non lucratif entre 1915 et 2015, les deux chercheurs utilisent l’analyse de réseau et la cartographie scientifique. Détaillons les deux méthodes : un réseau est un graphe composé de nœuds (ou sommets) et d’arêtes (ou de liens). Les nœuds représentent des entités d’analyse et les contours indiquent leurs relations (par exemple, un ami, un collègue, un diplômé de la même école, etc.). L’analyse de réseau peut être appliquée à différents domaines et est très intéressante pour étudier un niveau d’analyse spécifique — le niveau de réseau et un type de données spécifique — comme les données relationnelles (Carrington & Scott, 2011). La cartographie scientifique, elle, explique comment les disciplines, les domaines, les spécialités et les articles ou auteurs sont liés les uns aux autres. Les méthodes de recherche en cartographie scientifique comprennent généralement l’analyse de réseaux de co-auteurs, de réseaux de co-citations, de réseaux de couplage bibliographique et de réseaux de citations directes.

Plus concrètement, une des premières choses à faire pour effectuer une cartographie scientifique est d’identifier des revues scientifiques reliées au sujet étudié. Il faut ensuite trouver les articles scientifiques pertinents contenus dans ces revues et exclure les papiers non pertinents comme les éditoriaux et les notes de lecture. Grâce à ces trois étapes, les auteurs en arrivent à une collection de 12 016 notices bibliographiques de 19 revues publiées entre 1925-2015 dans le monde. Reste maintenant à les analyser.

Trois paradigmes

Les auteurs découvrent qu’avant les années 1970, très peu de recherches étaient effectuées dans le domaine des études philanthropiques et à but non lucratif. Avant 1972, The Annals of Public and Cooperative Economics étaient la seule revue dans ce domaine et ne produisaient qu’environ 30 articles par an en moyenne. En 1972-73, deux événements importants se produisent : le Journal of Voluntary Action Research (JVAR) devient la deuxième revue scientifique à se consacrer à ce domaine et la Commission sur la philanthropie privée et les besoins publics (Commission on Private Philanthropy and Public Needs) est organisée aux États-Unis et joue un rôle essentiel dans l’invention du concept de «secteur à but non lucratif». À partir de ce moment, la recherche, surtout américaine, ne fait qu’augmenter dans le secteur.

En utilisant la théorie des paradigmes scientifiques de Kuhn qui analysent l’institutionnalisation et la légitimation des théories scientifiques, les chercheurs en viennent à identifier trois phases dans le développement des études philanthropiques et à but non lucratif. La première phase, contenue entre les années 1920 et 1960, est la « période de pré-paradigme » (Pre-paradigm period). Celle-ci se caractérise par un faible intérêt pour le secteur. La deuxième phase qui regroupe les années 1970 et 1980 est la période de construction du paradigme (Paradigm-building period). C’est ici que les premières théories fondamentales du secteur à but non lucratif sont forgées. La troisième phase des années 1990 à aujourd’hui est la période de science normale (Normal science period). On y voit une croissance régulière et institutionnelle des activités savantes.

Un champ scientifique bien établi

Les chercheurs en viennent à la conclusion que ce champ scientifique n’est pas peu développé et subalterne par rapport à des sujets considérés parfois comme plus sérieux comme l’économie ou la psychologie. Au contraire, l’étude de la production du savoir dans le domaine des études philanthropiques et à but non lucratif prouve l’institutionnalisation de ce domaine scientifique, c’est-à-dire que ce sujet de recherche est devenu une science ou une discipline à part entière. En effet, les études du secteur à but non lucratif ont impliqué un grand nombre de chercheurs et ont généré une quantité considérable de littérature.

Les connaissances dans ce domaine se développent non seulement en quantité, mais aussi en cohésion. L’analyse du couplage bibliographique montre que les articles publiés partagent systématiquement certaines références, indiquant la formation de plusieurs thèmes principaux dans la base de connaissances. Les auteurs en viennent à la conclusion que les activités de recherche dans ce domaine sont en train de devenir de plus en plus stables.

Les défis à relever pour ce champ de recherche concernent cependant la concentration culturelle et géographique. Plus de 60 % des études sur les OBNL proviennent des États-Unis et moins de 5 % du Canada, par exemple. Il est urgent de déconcentrer la production scientifique pour en arriver à une meilleure représentation des particularités nationales et culturelles.

Pour finir, pour apprécier réellement toute la valeur et la justesse de cet article, nous recommandons à tous les lecteurs d’aller vérifier les nombreux tableaux d’analyse présentés à la fin de l’étude, il s’agit sans doute de la plus grande contribution de l’article : un travail méthodologique fiable et rigoureux.