Le projet bénévole comme espace (de vie) rassembleur

Un résumé de l’article « se mouvoir par-delà les frontières au moyen d’un projet bénévole » (2016).

Historiquement, les chercheurs considèrent le bénévolat comme une pratique individuelle déterminée par des catégories structurelles et culturelles. Or, une organisation bénévole est aussi située, collective, dynamique, et surtout en mouvement.

C’est du moins ce que tente de prouver l’article « se mouvoir par-delà les frontières au moyen d’un projet bénévole » des chercheuses Marie-Claude Plourde, Consuelo Vásquez et Sophie Del Fa, publié en 2016. Dans cette étude qui suit une démarche ethnographique, celles-ci analysent comment « dans la communication, se constitue, se maintient et se transforme un projet de bénévolat pour ensuite saisir la manière dont il agit sur la communauté dans laquelle il s’inscrit » (Plourde et al., 2016 : 288).

Le sujet de la recherche est le Trottibus[1], un projet bénévole développé par la Société canadienne du cancer (SCC). Le Trottibus est tout simplement un autobus qui marche, formé par les parents et les enfants d’une communauté située près d’une école. L’objectif de la recherche est de comprendre comment le projet Trottibus se déplace et en même temps rend mobile les frontières d’une école et de sa communauté. Car, loin d’être un simple projet anecdotique, le Trottibus, suggèrent les chercheuses, permet de renforcer les liens sociaux en faisant de l’école un milieu de vie.

Le mouvement par la communication

Pour analyser leurs observations, les auteures s’appuient sur la perspective constitutive de la communication organisationnelle (CCO). Cette approche souligne la force créatrice de la communication dans la constitution d’une organisation. L’approche CCO soutient « l’idée que la communication n’est pas seulement un outil permettant au social de s’exprimer, mais qu’elle participe à sa construction, sa maintenance et sa transformation » (Plourde et al., 2016 : 289), tel un mode d’existence pour l’organisation. En ce sens, communiquer n’est pas simplement recevoir ou donner de l’information : communiquer c’est agir ensemble. Grâce à cette approche, on peut comprendre qu’une organisation bénévole comme le Trottibus est en fait un ensemble de processus lié aux interactions entre les participants, et non pas une entité.

Ce qu’il est important de retenir ici, contrairement à ce que soutient la littérature sur le bénévolat, est qu’un projet comme le Trottibus n’est pas qu’une addition d’expériences individuelles. Au contraire, en tant que processus mouvant qui résulte d’un agir commun, il peut traverser des frontières et, de ce fait, modifier ou renforcer des liens physiques et affectifs. Si le Trottibus se déplace physiquement — c’est un parcours effectué par des marcheurs — il se déplace aussi symboliquement par le discours de prévention de la SCC. Le déplacement du discours permet au sens du projet de se faire approprier par ceux qui s’y impliquent. On peut dire que le projet se meut physiquement alors même qu’il meut par le discours.

Projet comme moteur de mouvement

Pour les auteures, un projet est avant tout moteur de mouvements. Pour soutenir cette proposition, celles-ci affirment tout d’abord que la motricité d’un projet est engendrée par les acteurs qui le constituent. Tout projet requiert la participation de divers acteurs, il est donc nécessairement un espace de médiation ou le sens doit être approprié. Ensuite, l’objet même d’un projet, son but, se déplace. Il doit se concrétiser (ou échouer) mais il n’est pas statique. Pour finir, le script du projet évolue également, entendu ici comme sa stratégie de développement. Ces trois types de déplacement découle d’un travail de sens commun des participants au projet.

Concrètement, pour le Trottibus, le projet repose bien sûr sur le déplacement des acteurs quand ceux-ci marchent, mais aussi sur l’objet physique et symbolique à déplacer, c’est-à-dire les enfants et les saines habitudes de vie. On peut dire alors qu’un projet de bénévolat est une organisation fondée sur un travail de sens qui est avant tout communicationnel.

Analyse

Suivant ces considérations et surtout grâce à leurs 26 entretiens et leurs 3 journaux de bord, les chercheuses en viennent à dégager certaines conclusions. (1) Le Trottibus permet de traverser les frontières entre générations et de renforcer les liens; (2) le projet favorise le sentiment d’appartenance au quartier et stimule l’autonomie des enfants; (3) les frontières de l’école deviennent floues.

En effet, le Trottibus est un projet intergénérationnel qui encourage la socialisation et la santé. C’est un espace de rencontre qui promeut le contact humain pour les personnes âgées ou retraitées. Le projet brise l’isolement tout en étant un lieu d’apprentissage.

Ensuite, le Trottibus permet aux enfants de quitter leur foyer bercer par les nouvelles technologies pour mieux se réapproprier leur vie de quartier. Ce processus permet de renforcer l’autonomie des enfants, d’apprivoiser l’environnement physique et de (re)découvrir le voisinage.

Pour finir, le Trottibus redéfinit les frontières intérieures/extérieures de l’établissement scolaire. Le projet se matérialise à l’extérieur tout en étant bien présent à l’intérieur des murs de l’école, c’est à en tant qu’espace qui génère des activités allant bien au-delà de son périmètre physique. Il peut alors redéfinir l’école comme un « comme un nouveau pôle d’interactions sociales et communautaires » (Plourde et al., 2016 : 304).

Bien entendu, un projet comme le Trottibus ne peut être adopté par tous les milieux scolaires, surtout ceux en région caractérisés par une longue distance entre les habitations, mais aussi entre un quartier résidentiel et son école. Mais il est clair, selon l’étude, qu’il faut considérer l’implantation d’un projet bénévole dans les écoles. Sa présence est rassembleuse et inclusive, et peut permettre le développement et le renforcement des liens entre une communauté et son milieu scolaire.

Référence complète : Plourde, M. C., Vásquez, C., & Del Fa, S. (2016). ‪ Se mouvoir par-delà les frontières au moyen d’un projet bénévole‪. Questions de communication, (2), 287-308.

[1] https://www.trottibus.ca/

 

Un texte de Samuel Lamoureux