Le bénévolat, entre attachement et détachement

Un résumé de l’article « Il faut que ça tienne! : étudier le bénévolat à la lumière des dynamiques d’attachement et de détachement » (2016).

Le bénévolat est un sujet de recherche très riche qui comporte des ramifications dans plusieurs domaines d’étude tels la communication, mais aussi la sociologie et l’étude des pratiques organisationnelles. On peut dire que le bénévolat est traditionnellement analysé à partir de deux niveaux : le microscopique, qui analyse l’individu, et le télescopique, qui prend comme point de départ la société.

C’est justement ce qui rend si unique l’article « Il faut que ça tienne! : étudier le bénévolat à la lumière des dynamiques d’attachement et de détachement », des chercheuses Sophie Del Fa, Consuelo Vasquez et Marie-Claude Plourde, publié en 2016. Loin de se limiter à ce simple schisme, celles-ci s’inscrivent plutôt dans un niveau intermédiaire par ce qu’on appelle une approche constitutive de la communication organisationnelle (CCO) pour explorer le bénévolat à travers les notions dynamiques d’attachement et de détachement.

Premièrement, précisons ce qu’est la fameuse approche constitutive de la communication organisationnelle (CCO). S’opposant aux conceptions statiques de la communication organisationnelle, cette approche souligne la force créatrice de la communication dans la constitution d’une organisation. Dans cette conception, la communication va au-delà de la conversation entre des personnes. Celle-ci est plutôt le mode d’existence des organisations. Une organisation est avant tout constituée par des conversations et des textes lesquels en permettent la « survivance ». Il faut alors étudier ces éléments pour la décortiquer.

Dans l’article qui nous intéresse, le cas exploré est le projet de prévention le Trottibus développé par la Société canadienne du cancer (SCC), dont la continuité est assurée avec l’aide de plusieurs bénévoles.

En fait, le Trottibus est tout simplement un autobus qui marche. Comme un autobus, il a un trajet avec des arrêts précis, mais tout le monde est à pied. Les chercheuses ont alors profité des nombreuses implications bénévoles dans ce projet pour réaliser vingt-deux entretiens « avec les bénévoles, les employés et les gestionnaires de la SCC, les enseignants et les directeurs des écoles étudiées » (Del Fa et al., 2016 : 215).  Le but de l’analyse est ici de retracer les fils passionnels des bénévoles. De tout simplement comprendre pourquoi ceux-ci s’attachent et se détachent, s’impliquent et se retirent dans la réalisation de ce projet.

Crédit photo: Acadie Nouvelle

L’importance des enfants

Un des premiers résultats de l’étude est que les bénévoles du Trottibus ne sont pas attachés à l’expérience par dévouement pour la grande cause de prévention contre le cancer. Bien sûr, ceux-ci sont conscients qu’il est important de prévenir ce phénomène, mais la grande cause n’est pas la première source de leur attachement. En fait, les analyses mettent en évidence que les enfants sont l’une des sources d’attachement profonde. « En tant que figure associée au bonheur, c’est le plaisir de les voir marcher qui motive les parents et les bénévoles de la communauté à s’impliquer dans ce projet » (Del Fa et al., 2016 : 218). L’attachement se crée ici dans la relation privilégiée qui noue adultes et enfants lors du trajet quotidien à pied. Cet attachement est émotif, mais aussi rationnel puisque le Trottibus pour plusieurs contribue à augmenter la sécurité du quartier.

L’idée de communauté est également l’un des moteurs de l’implication des bénévoles. Le Trottibus s’ancre sur un territoire local particulier. En le parcourant à pied régulièrement, les enfants (et les parents !) apprennent à mieux connaître leur entourage et à mieux se sentir dans leur communauté. Le projet est générateur d’un esprit de collectivité et crée des liens de confiance entre les voisins et les amis qui y participent. « Ainsi, le bénévolat ne se définit pas uniquement par la liberté d’action et la gratuité du geste (Bussell & Forbes, 2002), mais surtout par les liens qui se créent entre les acteurs et les expériences sociales qui en émergent » (Del Fa et al., 2016 : 221). Le Trottibus existe par les liens qui animent les personnes impliquées.  Selon les auteures, ces sources d’attachement des bénévoles sont les enfants, la sécurité, le quartier, la communauté et la fierté.

Toutefois, un lien fragile existe entre le Trottibus et SCC. Les bénévoles tendent à se détacher progressivement de la SCC car ceux-ci oublient la cause qui a fait émerger le Trottibus en premier lieu : la prévention contre le cancer. Les bénévoles voient plutôt dans le projet une chance de socialiser avec leurs enfants que de vraiment lutter contre le cancer. Ce glissement n’est pas dangereux en soi, mais il pose des questions quant à l’efficacité de l’adoption du message et de la cause des organisations. L’attachement est le mode d’existence des projets de bénévolat. Sans les sources émotionnelles, rationnelles, ou identitaires, le projet s’écroule. Voilà matière à réflexion pour toute organisation souhaitent mobiliser des citoyens et des citoyennes pour un projet particulier.

Référence complète : Del Fa, S., Vasquez, C., & Plourde, M. C. (2016). «Il faut que ça tienne!»: étudier le bénévolat à la lumière des dynamiques d’attachement et de détachement. Recherches en Communication, 42(42), 213-231.

Bibliographie: Bussell, H., & Forbes, D. (2002). Understanding the Volunteer Market: the What, Where, Who and Why of Volunteering. International Journal of Nonprofit and Voluntary Sector Marking, 7, 244–257.

 

Un texte de Samuel Lamoureux