[Récit gagnant] Les 4 ‘R’ : Réduire, Réutiliser, Recycler et… Rencontres?

Par Mélanie Le Berre

Gros imprévu mondial, la COVID a bousculé les plans de bien des gens. Y compris les miens.  

En mars 2020, j’étais étudiante au doctorat à temps plein avec un projet de recherche clinique qui impliquait la population âgée et des partenaires dans divers CIUSSS. Rapidement, les partenaires en question ont dû réviser leurs priorités pour faire face à la crise sanitaire. Au même moment, les rassemblements intérieurs, surtout ceux qui incluaient des personnes âgées, ont été interdits par mesure de prévention. Mon projet devenait (temporairement) impossible à réaliser. L’organisme subventionnaire qui me soutenait a du même coup annoncé qu’aucune extension n’était prévue à son budget : si des délais étaient anticipés, mieux valait interrompre ses études pour une session puis revenir à l’automne, lorsque la situation se serait calmée (!). 

En mai 2020, je me retrouve donc en suspens, sans statut étudiant et sans projet immédiat. Sans soutien financier non plus. Un peu inquiète pour mon budget, j’ai augmenté mes activités de « dumpster diving » (ou « déchétarisme », pour les intimes). Rapidement, j’ai intégré le mouvement Je contribue avec un poste temporaire en CHSLD. C’est néanmoins dans ces quelques jours de flottement et d’incertitude qu’a été semé le germe de mon implication. 

Un matin encore frais du printemps de la première vague, je ramassais des bananes un peu trop molles, un peu trop foncées, un peu trop vieilles, déposées dans une ruelle pour celui ou celle qui saurait leur donner un peu d’amour. C’est à ce moment que j’ai appris que ce don provenait de FEEDback, un organisme communautaire d’Ahuntsic-Cartierville. FEEDback a pour mission de lutter d’un côté contre le gaspillage alimentaire en récupérant les invendus de plusieurs commerces locaux, et de l’autre contre la précarité alimentaire en redistribuant ces invendus, triés, nettoyés, apprêtés, à des personnes du quartier plus vulnérables. Tout s’effectue à vélo tant que la température le permet. Les morceaux trop abîmés ou trop périmés, qui faisaient pré-pandémie l’objet de cuisines collectives, puisqu’ils doivent être cuisinés immédiatement, sont désormais offerts à des « courageuses » et « courageux ». D’où les bananes molles ce matin-là. Intriguée par la mission qui faisait écho à mes valeurs, je me suis renseignée davantage. 

Je me présente donc masquée la semaine suivante pour contribuer à la collecte de dons, leur nettoyage, sélection et tri, puis leur distribution par panier. J’y rencontre aussi une équipe passionnée, solidaire et accueillante. À un moment où mes interactions en personne se limitent principalement aux bénéficiaires du CHSLD, ces nouveaux échanges me font du bien. Je trouve un réconfort supplémentaire à retourner chaque semaine dans le quartier où j’ai grandi. Rapidement, je convaincs ma mère et ma sœur de venir s’impliquer à leur tour. FEEDback nous donne alors un espace dans lequel nous nous voyons régulièrement tout en respectant les règles sanitaires. Ce n’est peut-être pas un souper de famille (qui me manque terriblement à ce moment-là), mais il règne une petite ambiance d’épluchette de blé d’Inde au moment du tri qui rappelle un peu les grandes tablées. 

Depuis septembre 2020, je suis de retour aux études à temps plein. À travers les cours, le recrutement de participantes pour mon projet et la collecte de données, je continue à m’impliquer. Le projet a évolué depuis mon arrivée et sa mission comprend désormais un volet d’autonomisation et d’empowerment des communautés. Les personnes qui reçoivent les paniers sont graduellement intégrées à l’équipe de bénévoles, dans la mesure du possible et dans le respect de leurs limites. D’ici quelques mois, FEEDback Ahuntsic-Cartierville devrait être complètement autonome, par et pour les destinataires de paniers alimentaires. Après un an et demi, l’aventure tire à sa fin. Je repartirai avec de très bons souvenirs de mon passage, de nouvelles amitiés, de meilleurs réflexes de compostage et même des découvertes culinaires. Je suis reconnaissante d’avoir saisi cette main tendue, cachée au détour d’une caisse de fruits mous. Dans les vieilles bananes, les meilleures histoires? 

Sur le bénévolat et l’empowerment des communautés:

Cohen, A. (2009). Welfare clients’ volunteering as a means of empowerment. Nonprofit and Voluntary Sector Quarterly, 38(3), 522-534.

Gooch, M. (2004). Volunteering in catchment management groups: Empowering the volunteer. Australian Geographer, 35(2), 193-208.

Panet-Raymond, J., Rouffignat, J., & Dubois, L. (2002). Le bénévolat comme passage vers le développement social. Nouvelles pratiques sociales, 15(2), 104-119.